Jeudi 10 juillet 2014, by Cyriac

Wabi et sabi 侘寂

Par Augustin Berque.

Le wabi 侘 est une notion esthétique et morale, généralement associée à celle de sabi 寂, concernant principalement la cérémonie du thé et la poésie, et exprimant un goût de la solitude tranquille, loin des soucis du monde. Ishida Yoshisada 石田吉貞 a montré [1] que cette sensibilité prend son origine dans la tradition esthétique de l’érémitisme, venue de Chine à l’époque Heian [2]. Il en voit la première manifestation dans un poème de Saigyô 西行 (1118-1190) :

心なき (Kokoro naki)
身にもあはれは (mi ni mo aware wa)
しられけり (shirarekeri)
鴫たつ沢の (shigi tatsu sawa no)
秋の夕暮 (aki no yûgure)
Insensible corps,
et pourtant le sentiment
tu le découvres
à l’envol d’une bécasse au marais
d’un crépuscule d’automne

Le terme wabi désigne à l’origine les tourments et la langueur d’un être qui n’a plus sa place dans la société. Cette acception négative garde un écho dans l’actuel homonyme wabi 詫び (excuses), ainsi que dans l’adjectif wabishii 侘しい (solitaire, misérable). Il acquiert un statut positif à l’époque Kamakura (1185-1333), dans le cadre d’une morale ascétique prônant l’érémitisme. Cet aspect survit aujourd’hui dans l’expression wabizumai わび住い (retraite, vie retirée, pauvre logis). Le sens que l’on donne aujourd’hui à wabi dans les études esthétiques – en dehors desquelles il est sorti de l’usage – s’établit à l’époque Muromachi (1392 - fin XVe siècle), de pair avec la floraison et la codification de l’art du thé. C’est surtout à Sen no Rikyû (1522-1591), le plus grand nom de l’histoire de cet art, que l’on doit l’accession de wabi au rang des principales notions de l’esthétique japonaise. Wabi résume en effet le goût de Rikyû pour le dépouillement (du reste, on traduit souvent wabi par « dépouillement »), voire l’austérité des formes, des couleurs et des matières, à travers lesquelles s’exprime un idéal moral qui voit la véritable richesse dans le cœur de l’homme plutôt que dans les choses qu’il possède. Cet idéal est dérivé de celui des anachorètes chinois des Six Dynasties (IIIe-VIe siècles), la « pauvreté pure » (qingpin 清貧), qui a pour archétype un disciple de Confucius, Yan Yuan 顔淵 (-514/-483), dont le précepte « Un dan pour manger, un piao pour boire [3] » (Yì dān shí yì piáo yĭn 一箪食一瓢飲), calligraphié sur un rouleau, se rencontre encore aujourd’hui au Japon dans de riches tokonoma 床の間 de style sukiya 数奇屋. Ce style, en effet, n’est pas l’un des moindres avatars de la tradition érémitique au Japon ; mais plus communément, le goût wabi est associé au bouddhisme zen. Chez des hommes tels que Rikyû ou surtout le poète Bashô 芭蕉 (1644-1694), il a pu marquer tout un mode de vie.

Le sabi 寂 quant à lui est une notion esthétique que l’on rattache notamment à la poétique de Bashô, chez qui le terme est devenu indissociable de celui de wabi, et exprimant un goût pour les choses qui portent la marque du temps, la simplicité liée au renoncement et à la solitude, mais aussi l’élégance née du raffinement de cette simplicité. À l’origine, ce terme signifie le déclin, le dépérissement de ce qui a perdu son énergie et sa forme première ; il se disait par exemple des ruines d’une ancienne capitale. Cet aspect négatif survit dans l’actuel homonyme sabi 錆び (rouille), ainsi que dans l’adjectif d’usage fréquent sabishii 寂しい (triste, solitaire, reculé). C’est avec Saigyô que commence la montée en esthétique de ce thème, que l’on pourrait traduire par « désertude », car il connote le désert au sens étymologique de de-sertum : « détissé », i.e. détaché des liens qui font le monde (c’est le sens classique de « désert » en français). Avec Bashô, sabi devient un principe esthétique fortement positif, dans lequel la connotation de dépérissement et de désolation s’estompe devant des valeurs attachées à l’éveil moral et sensible de celui qui sait trouver la sérénité dans le passage du temps et le déclin même de toute chose. C’est en somme une esthétique de l’écoulement des choses. Encore qu’elle ait fortement marqué l’architecture du thé, l’esthétique née de l’association de wabi et sabi n’a pas exercé d’effet spatialisant à proprement parler. C’est plutôt d’un goût général qu’il s’agit, d’une tendance profonde de la sensibilité, mais dont on trouve aussi l’antithèse dans bien des aspects de la vie japonaise. En effet, il s’agit dès l’origine, et tout au long de l’histoire, d’un rejet de la vie mondaine ; ce qui par définition fait de cette esthétique un idéal inaccessible aux majorités, mais dont chacun néanmoins peut rêver en lisant par exemple un poème de Saigyô, ou en caressant un vieux gobelet à thé.

Augustin Berque, Palaiseau, 2 mai 2012.


Photographie : Copyright PFRunner
Source : ecoumene.blogspot.fr


[1ISHIDA Yoshisada 石田吉貞, Inja no bungaku 隠者の文学 (La littérature érémitique), Tokyo, Kôdansha 講談社学術文庫, 2001 (1969).

[2Sur ce courant et son influence dans l’esthétique japonaise, architecturale en particulier, v. Augustin BERQUE, Histoire de l’habitat idéal. De l’Orient vers l’Occident, Paris, Le Félin, 2010 ; en partic., sur le wabi et le sabi, § 28 : « La recherche de l’érème ». Le poème de Saigyô est commenté p. 154 sqq.

[3Le dan était un récipient en osier, le piao une demie calebasse. C’était là tout ce que possédait Yan Yuan, qui menait une existence ascétique sur les chemins.